Pourquoi devons-nous veiller à la Neutralité du Réseau ?

01 mai 2006

… Parce que l’avenir d’Internet en dépend !

Par Tim Wu - posté lundi, 1er mai 2006 à 16h35 - ‹http://www.slate.com/id/2140850/fr/rss/›

La conception d’Internet est largement méritocratique. Si les gens préfèrent instapundit.com à cnn.com, c’est là qu’ils iront. S’ils préfèrent le moteur de recherche A9 à Google, leur clic sera leur vote. Est-ce donc un problème si les douaniers de l’Internet (dans la plupart des cas, un duopole entre les compagnies de téléphonie locale et les compagnies de câble) distinguent entre des usages désirables et des usages indésirables de l’Internet ? Pour prendre un exemple fort, serait-ce un problème si AT&T rend la connexion à Gmail plus lente et difficile et celle à Yahoo! plus rapide et facile ?

Bienvenue dans la bataille concernant la « neutralité du réseau », l’obsession actuelle de Washington. Le débat tourne autour de la question de savoir s’il est plus “neutre” de permettre aux consommateurs d’atteindre également tout le contenu d’Internet ou bien de permettre aux fournisseurs d’accès de faire des discriminations, s’ils pensent qu’ils pourront ainsi faire plus d’argent.

Les compagnies de câble et Bells ont (d’eux-mêmes, mais sous pression) juré de ne pas bloquer de sites web. A la place, elles proposent d’élargir la bande passante pour leurs propres services - c’est-à-dire la télévision - et, de manière plus controversée, de faire payer une dîme à quelques compagnies choisies pour leur octroyer un accès “prioritaire”. Le président de FFC, Kevin Martin pense qu’il n’y a rien de mal à ça. Mais les critiques disent que donner un accès prioritaire ou dégrader cet accès sont une seule et même chose: étant donné la limitation de l’espace sur le réseau, quiconque n’est pas prioritaire voit, logiquement, son accessibilité dégradée.

En essayant de comprendre qui a raison, oublions Internet et prenons KFC. Cette chaîne de restauration rapide fait de la discrimination. Elle a un contrat exclusif avec Pepsi, et ça ne dérange personne. Pensons maintenant aux autoroutes d’Etat. Qu’est-ce que ça vous ferait si I-95 annonçait un contrat exclusif avec General Motors pour fournir une voie spéciale “ heures-de-pointe ” aux seules voitures de General Motors? Intuitivement, ce n’est pas bien. Mais quelle est, si elle existe, la différence entre KFC et I-95 ? Et quel est le meilleur modèle pour Internet ?

Il y a deux différences évidentes: la force du marché et la disponibilité d’alternatives. KFC est un groupe relativement petit, en compétition avec McDonald’s, Popeye’s et consorts. KFC vend du Pepsi ? Et alors ? McDonald’s vend du Coca.

C’est beaucoup plus dur de se substituer à une entreprise publique. Et si les autoroutes choisissait vraiment leurs marques favories, vous pourriez acheter une Pontiac à la place d’une Toyota pour accéder à la voie “ heures-de-pointe ”, mais non parce qu’une Pontiac est réellement une bonne voiture. Le résultat, c’est que la nature de la compétition entre les fabriquants d’automobiles changerait. Plutôt que d’essayer de créer le meilleur produit, elles se batteraient pour avoir des accords avec les autoroutes.

C’est ce qui se passerait si la discrimination règnait sur Internet: la transformation d’une marché dirigé par l’innovation à un marché dirigé par le fait de passer un accord. Ou bien un marché où les entreprises se battent pour obtenir un accord exclusif avec AT&T et Verizon au lieu d’essayer d’améliorer leurs produits. Mais il y a plus grave: quand de savoir qui vous connaissez l’emporte sur tout le reste, le marché n’est plus méritocratique et devient par conséquent moins efficace. A l’extrême, un marché où des acteurs centraux choisissent des favoris n’est plus un marché du tout, mais une économie planifiée.

La question que nous nous posons finalement est une question avec laquelle Adam Smith s’est débattu. Est-ce qu’il y a quelque chose de spécial concernant les “contrats” et les infrastructures routières, les canaux, les réseaux électriques, les trains, Internet - est-ce que cela réclame un traitement particulier ? Depuis environ le 17ème siècle, il y a eu ce sentiment fort que les réseaux de transports élémentaires devaient servir l’intérêt public sans discrimination. Peut-être parce que tant de choses dépendent d’eux : ils catalysent des industries entières, et cela signifie que la discrimination gratuite peut avoir des répercutions sur toute la nation. En suivant cette logique, tant que vous pensez qu’Internet ressemble plus à une autoroute qu’à une boîte de poulet fri, Internet devrait être neutre dans ce qu’il transporte.

C’est toute la raison d’être de la neutralité du réseau - empêcher le contrôle centralisé sur le futur d’Internet. Mais il y a un argument à long terme qui dit ceci : une compagnie d’accès au réseau a déjà des raisons de rendre le réseau neutre, c’est parce que c’est ainsi que le réseau est meilleur. Si AT&T fait de l’argent avec un contrat exclusif, ils va le perdre ailleurs. Quelle que soit la somme que AT&T gagne en donnant à Google la priorité sur Yahoo!, ils vont perdre cet argent en rendant leurs services basés sur la bande passante moins attractifs pour les consommateurs. Dans cette logique, réguler Bells est une perte de temps. AT&T et Verizon répondent qu’ils doivent être libres de faire de la discrimination pour justifier leurs investissements dans la construction du réseau. Si vous ne nous laissez pas discriminer, disent-ils, nous ne construirons plus.

C’est vrai que Bells pourrait faire plus de cash en discriminant. Mais AT&T peut aussi faire plus de cash par d’autres moyens, par exemple en faisant plus payer ses clients. Je crois que c’est mieux de faire que les clients paient plus pour un service plutôt que d’avoir un AT&T qui choisit et élit le vainqueur sur le réseau. Les deux représentent un coût pour l’économie, mais le deuxième coût est double. Cela crée des coûts qui vont de toutes façons atteindre le consommateurs, et cela déforme la compétition entre eBay, Yahoo! et compagnie. Construire des réseaux au détriment des applications de ce réseau est un cercle logique. Ça plairait à Henry, qui aime bien vendre une toile pour acheter un plus beau cadre.

Rien de tout cela ne consiste à dire que la règle de neutralité du réseau doit être absolue, ou même proche de l’absolu. Ce n’est un secret pour personne que AT&T et Verizon veulent ressembler plus à des compagnies de télévision par câble. Si Verizon veut construire un réseau privé pour vendre de la télé, cela justifie des pouvoirs élargis pour contrôler le réseau, une précondition nécessaire pour simplement fournir le service. Aucune règle de neutralité devrait faire barrage à la construction de réseaux plus performants.

Mais ce qui doit être banni est le blocage, la discrimination gratuite, et le choix de favoris. Quand bien même ce serait un moyen de faire de l’argent, c’est simplement trop proche de la vision qu’a Tony Soprano du réseau : sers-toi de ta position pour faire des menaces et extraire des paiements. C’est similaire aux systèmes illégaux (mais courants) de “payola” dans le monde de la radio. Oui il y a de l’argent dans ces systèmes, mais ces systèmes ne sont bon ni pour l’industrie ni pour le pays. Si autoriser la discrimination sur le réseau signifie qu’on reste coincé dans la vision à long terme qu’a AT&T de l’Internet, ça ne vaut pas la peine.

Traduction Bastien Guerry