Bastien dans Articles 5 minutes

« J'ai dix ans »

Ce texte reprend le contenu d’une mini intervention que j’aurais dû faire lors de Sudweb 2016, THE conférence web à visage humain. J’étais au fond (à gauche) de mon lit et je n’ai pas pu venir. Un grand merci à mon amie Pauline Calmé, dont l’éternelle jeunesse a en partie inspiré ce texte, et qui aura su lui donner une voix et un corps au pied levé. Et pour ceux qui n’ont pas vu la micro-conférence “Wat”, prenez 5 minutes.

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Chère papa, chère maman,

j’espère que vous allez bien et que vous n’êtes pas dans la salle.

Si vous y êtes, apprenez que moi, je n’y suis pas - c’est Pauline qui lit pour moi. Si vous n’y êtes pas, alors nous sommes trois à ne pas y être, et peut-être même que nous sommes en train de boire un apéro ensemble à Saint-Fargeau, pendant que Pauline vous lit une lettre de moi devant des inconnus… en notre absence.

[WAT?!]

Dans le film « Le jouet », Pierre Richard raconte que lorsqu’il avait 10 ans, il glissait des petits mots à son père dans la poubelle de son bureau, en espérant que le paternel irait les repêcher et les lirait par hasard.

Si je me mets à espérer que vous tomberez sur la vidéo de Sud Web par hasard, ce sera encore plus pathétique, mais ce que j’ai à vous dire est assez important pour que je tente ma chance.

[Un temps. Grave.]

NON : je n’écris pas pour vous demander de l’argent de poche.

[Avec autorité, presqu’énervé :] J’écris pour vous faire part d’une légère humeur : voici trois ans que vous ne m’avez plus demandé ce que je fais, et je ne me sens pas autorisé à en conclure que vous l’avez enfin compris.

Voici donc une petite bafouille pour vous l’expliquer une bonne fois pour toutes.

Prêts ?

Je fais aujourd’hui ce que vous me voyez faire depuis mes 10 ans : j’écris des programmes, je pianote, j’écris des poèmes.

Oh bien sûr, la dose varie selon les âges et les distractions, mais les ingrédients sont les mêmes : je fabrique des trucs qui tentent de tenir tout seuls, voire de marcher, et qui marchent parfois au point de m’emmener ailleurs. [Envolée lyrique :] Des fonctions que je donne à des gens qui en ont besoin, des mots que je dis à des gens que j’aime, des notes que je joue au silence pour me sentir plus libre.

[Soubressaut, réveil, comme au sortir d’une halluciation : WAT???!]

Certes, j’ai pris 28 piges dans l’aile et du plomb dans la cervelle.

Mais qu’est-ce qui a changé au fond? Hein? [Au public:] Toi, public chéri mon amour, qui va vieillir aussi, comment vas-tu changer ?

Ce qui a changé, ce qui va changer, c’est l’assaut des complexes.

Les COMPLEXES !

Une invention de psys et de gourous du développement personnel.

Mais une invention bien réelle.

Voici les cinq complexes qui nous empoisonnent le plus :

En n°1, le complexe de Mozart : si à 13 ans t’as pas réimplémenté grep en assembleur, t’as raté ta vie.

N°2, le complexe d’Einstein : si tu n’es pas une star dans un domaine hyper pointu, tu n’es pas grand chose.

N°3, le complexe du Corn Flakes : le toujours mieux ailleurs, l’herbe de la femme du voisin qui est plus verte que le gazon de la tienne.

N°4, le complexe du Homard : si t’es hypersensible et que tu n’as pas construit de carapace professionnelle contre les pervers narcissiques, retourne à Pôle Emploi.

Last but not least : le complexe d’Oedipe. Celui-là c’est le pire : si tu te sens coupable, c’est que dans ton enfance, IN-CON-SCIEMMENT, tu as voulu tuer ton père et coucher avec ta mère.

[WAT???!!!]

À 10 ans, il ne me serait jamais venu à l’idée qu’il ne me restait que trois ans pour prouver au monde que je savais coder en assembleur. À 10 ans, j’étais un heureux spécialiste du n’importe quoi, et il ne me serait pas venu à l’esprit qu’être champion régional de l’optimisation des expressions régulières me permettrait d’être quelqu’un. À 10 ans, j’étais hypersensible, sans carapace, mais on ne me faisait pas croire que c’était anormal. À 10 ans, je trouvais l’herbe vraiment verte et je n’avais pas encore vu la femme du voisin : j’étais bien où j’étais, mon Amérique c’était les arbres du jardin, et ma Silicon Valley c’était les listings de BASIC dans « Jeux et Stratégie ».

Pour Oedipe… j’avoue… à 10 ans j’aurais bien tué mon père… seulement si ça m’avait permis de NE PAS coucher avec ma mère.

[WAT??!]

Voilà.

Quand je suis fatigué, ces démons attaquent : je me demande pourquoi je n’ai pas appris le C à 11 ans, je me demande s’il n’est pas temps de me spécialiser, si je suis assez carré dans mes relations « pro », si je ne devrais pas mieux m’abriter derrière telle ou telle méthodologie, si je ne trouverais pas mieux ailleurs, et si je n’ai pas, sans faire exprès, couché avec mon père au lieu de ma mère.

[WAT????!]

Mais quand tout va bien, j’ai dix ans : je joue, je construis, je code, je partage, j’écris, j’avance, j’m’en fous.

Cher parents, voici donc ce que je fais : j’essaie d’avoir tous les jours 10 ans et de me sentir aussi joyeusement libre que je l’étais sous votre règne discret.

Et je crois qu’au paradis des développeurs, nous avons tous dix ans.

D’ailleurs, vous avez remarqué ? L’enfance de nos parents est LE TRUC qui nous restera toujours inaccessible : peut-être pour préserver ce qu’il y a d’unique dans notre enfance à nous.

Chers parents, chers tous, si vous jugez ce que vous faites de votre vie, faites-le du haut de vos 10 ans !

Affectueusement, happy hacking,

Bastien

PS: Pour l’argent de poche, il faudra tout de même qu’on en parle.