Je ne résiste pas à l'envie de partager cet extrait du livre de Robert Darnton, Apologie du livre1 qui se lit comme un manifeste pour le libre accès :

Il serait naïf d'identifier la Toile aux Lumières. Elle représente un

potentiel de diffusion du savoir qui excède largement tout ce que

Jefferson avait pu imaginer. Mais pendant qu'Internet se construisait

pas à pas, hyperlien par hyperlien, les entreprises commerciales ne

sont pas restées inertes sur le banc de touche. Elles veulent

contrôler le jeu, s'en emparer, le posséder. Leur combat pour la

survie risque de donner naissance à un oligopole au pouvoir démesuré

et, quel que soit le vainqueur, sa victoire pourrait signifier une

défaite pour le bien public.

Que l'on ne se méprenne pas. Je sais que les entreprises ont des

devoirs à l'égard de leurs actionnaires, mais je crois que les auteurs

ont droit à une rétribution pour leur travail de création et que les

éditeurs méritent de gagner de l'argent pour la plus-value qu'ils

apportent aux textes fournis par les auteurs. J'admire la magie des

matériels informatiques, des logiciels, des moteurs de recherche, de

la numérisation et des algorithmes de classement. Par ailleurs, je

reconnais l'importance du copyright quoique je pense que le Congrès

[américain] l'avait mieux défini en 1790 qu'en 19982.

Rester les bras croisés comme si l'on pouvait se fier aux forces du

marché pour agir dans le sens de l'intérêt général serait une erreur.

Nous devons nous impliquer, entrer dans le jeu et reconquérir les

droits légitimes du public. Quand je dis « nous », je veux dire «

Nous, le peuple », nous qui avons écrit la Constitution et qui

devrions faire que les principes des Lumières régissent la réalité

quotidienne de la société de l'information. Certes, nous devons

numériser, mais surtout démocratiser en assurant un libre accès à

notre héritage culturel. Comment ? En réécrivant les règles du jeu,

en subordonnant les intérêts privés au bien public et en nous

inspirant des premiers républicains pour instaurer une République

numérique du savoir.

Tout est dit, non ?

Notes

l'édition Gallimard dans la collection Folio.


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  2. L'auteur fait référence au /Copyright Act/ de 1790, qui limitait le droit d'auteur à 14 ans. En 1998, le /Copyright Term Extension Act/ a prolongé la durée du copyright à 70 ans après la mort de l'auteur, durée que le /Copyright Act/ de 1976 avait déjà prolongée à 50 ans. [return]