Une République numérique du savoir

20 novembre 2013

Je ne résiste pas à l’envie de partager cet extrait du livre de Robert Darnton, Apologie du livre1 qui se lit comme un manifeste pour le libre accès :

Il serait naïf d’identifier la Toile aux Lumières. Elle représente un potentiel de diffusion du savoir qui excède largement tout ce que Jefferson avait pu imaginer. Mais pendant qu’Internet se construisait pas à pas, hyperlien par hyperlien, les entreprises commerciales ne sont pas restées inertes sur le banc de touche. Elles veulent contrôler le jeu, s’en emparer, le posséder. Leur combat pour la survie risque de donner naissance à un oligopole au pouvoir démesuré et, quel que soit le vainqueur, sa victoire pourrait signifier une défaite pour le bien public.

Que l’on ne se méprenne pas. Je sais que les entreprises ont des devoirs à l’égard de leurs actionnaires, mais je crois que les auteurs ont droit à une rétribution pour leur travail de création et que les éditeurs méritent de gagner de l’argent pour la plus-value qu’ils apportent aux textes fournis par les auteurs. J’admire la magie des matériels informatiques, des logiciels, des moteurs de recherche, de la numérisation et des algorithmes de classement. Par ailleurs, je reconnais l’importance du copyright quoique je pense que le Congrès [américain] l’avait mieux défini en 1790 qu’en 19982.

Rester les bras croisés comme si l’on pouvait se fier aux forces du marché pour agir dans le sens de l’intérêt général serait une erreur. Nous devons nous impliquer, entrer dans le jeu et reconquérir les droits légitimes du public. Quand je dis « nous », je veux dire « Nous, le peuple », nous qui avons écrit la Constitution et qui devrions faire que les principes des Lumières régissent la réalité quotidienne de la société de l’information. Certes, nous devons numériser, mais surtout démocratiser en assurant un libre accès à notre héritage culturel. Comment ? En réécrivant les règles du jeu, en subordonnant les intérêts privés au bien public et en nous inspirant des premiers républicains pour instaurer une République numérique du savoir.

Tout est dit, non ?

Notes

0 Apologie du livre, Robert Darnton, 2009, pp. 164-165 de l’édition Gallimard dans la collection Folio.

2 L’auteur fait référence au Copyright Act de 1790, qui limitait le droit d’auteur à 14 ans. En 1998, le Copyright Term Extension Act a prolongé la durée du copyright à 70 ans après la mort de l’auteur, durée que le Copyright Act de 1976 avait déjà prolongée à 50 ans.