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Sept idées reçues sur le logiciel #libre

Vous avez du mal à convaincre vos amis (et ennemis) d’utiliser des logiciels libres ? Quelques idées reçues parmi les plus répandues.

#1 « Les logiciels gratuits sont libres »

Diagnostic : C’est l’idée reçue la plus répandue. Deux faits la renforcent : d’abord, la plupart des logiciels libres sont de facto gratuits, donc notre esprit fait rapidement l’association libre = gratuit. Ensuite, l’expression anglais de Free Software est ambiguë, free voulant aussi dire « gratuit » en anglais.

La réalité : 99% des logiciels libres sont gratuits et 99% des logiciels gratuits ne sont pas libres.

Remède : Ne dites pas logiciels gratuits, dites freewares. En plus le mot freeware a un petit relent dégueux, qui fait penser à malware, shareware et à toutes les pratiques commerciales qui consistent à appâter le chaland avec des doses gratuites. Et prenez le temps de faire des dons à des logiciels libres, ça vous donnera pleinement conscience qu’ils ne sont pas tout à fait gratuits.

#2 « Les logiciels libres sont libres de droit »

Diagnostic : Quand les gens s’intéressent à ce qu’on peut faire avec un logiciel libre, la réponse est souvent « tout ». Comme les droits sont spontanément associés à ce qu’il est interdit de faire, ils en concluent qu’un logiciel libre est libre de droit.

La réalité : Les logiciels libres sont soit couverts par le droit d’auteur, soit dans le domaine public. Les logiciels libres sous droit d’auteur ne sont pas libres de droit. Les obligations, en cas de diffusion d’une version dérivée, sont différentes selon la licence utilisée, mais elles existent dans tous les cas.

Remède : Ne dites jamais « libre de droit », ça ne veut pas dire grand chose. Au mieux cela veut dire « du domaine public », au pire cela veut dire que les ayants droits donnent une permission tacite de faire ce que vous voulez avec une oeuvre. Mais cela reste tacite et flou, mieux vaut éviter l’expression entièrement.

#3 « Les logiciels libres sont écrits sur un modèle ouvert »

Diagnostic : En 1997, Eric S. Raymond publie la Cathédrale et le Bazar et lance le mouvement Open Source l’année d’après. Le but est de « désidéologiser » le mouvement du logiciel libre, lancé par Richard Stallman en 1983 et que son fondateur perçoit depuis le début comme un mouvement social, non une manière de produire du logiciel. En 2001, le noyau Linux a déjà 10 ans et Wikipédia démarre, pour devenir le succès planétaire qu’on sait. En conjuguant les idées de l’Open Source et du crowdsourcing, un mème se répand : celui de la production ouverte aux contributions extérieures, avec modération a posteriori comme pour Wikipédia.

La réalité : Nombre de logiciels libres sont écrits par des communautés minuscules, où l’élément moteur est la passion d’une poignée de personnes plutôt que les contributions externes. Pour les projets où ces contributions sont importantes, « l’ouverture » est relative : au mieux, elle est limitée par la validation du code par les mainteneurs ; au pire, elle est limitée par le fait de devoir transférer ses droits d’auteur à une tierce partie (comme pour certains projets GNU, donc le projet GNU Emacs.) Ce qui reste 100% « ouvert », c’est la possibilité de forker le projet : c’est-à-dire d’en créer une version dérivée que l’on gère comme on l’entend, en imposant (ou en écartant) les contraintes qu’on veut. Cette idée reçue n’est pas strictement fausse, mais elle simplifie à outrance et donne une vision trop naïve du logiciel libre.

Remède : Entraînez-vous à contraster ces deux faits : Wikipédia, une communauté énorme, pas de modération a priori, quasi-impossibilité technique de forker ; un logiciel libre, une communauté petite, modération a priori par les mainteneurs, possibilité permanente de forker.

#4 « Les logiciels libres ne sont pas user friendly »

Diagnostic : Cette idée reçue vient de deux choses : l’utilisation du Terminal et l’existence d’OpenOffice. Un Terminal, c’est un espace où vous pouvez interagir avec votre ordinateur en lui écrivant des instructions plutôt qu’en cliquant sur des icônes ; par exemple, si vous tapez “firefox” dans un Terminal, vous obtiendrez la même chose qu’en cliquant sur le petit renard. OpenOffice, c’était un logiciel qui avait pour but de cloner les fonctionnalités de MS Office. Les non-informaticiens prennent la fuite quand ils voient un Terminal pour la première fois ; et plein de gens de bonne volonté se sont arraché les cheveux en essayant d’utiliser OpenOffice au lieu de MS Office. Résultat : les logiciels libres ne sont pas user friendly.

La réalité : Firefox est tellement user friendly que Safari, Internet Explorer et Chrome ont copié ses fonctions. Installer GNU/Linux est tellement plus facile à installer que MS Windows et MacOSX que Microsoft et Apple font tout pour que vous n’ayiez pas à choisir par vous-même. En tant que système, GNU/Linux est tellement user friendly que les mises à jour se font sans déstabiliser la machine, grâce à des systèmes de paquetage qu’on attend encore dans le monde du logiciel non libre.

Remède : Ayez confiance en vous. Ne confondez pas esthétique et ergonomie. Configurez votre ordinateur de manière à ce qu’il devienne votre ami.

#5 « Les logiciels libres sont nés avec Internet »

Diagnostic : On connaît le libre depuis l’Open Source, l’Open Source depuis Internet, et Linux est un peu le bébé de l’Open source et de l’Internet. Donc on pense que le libre est aussi né dans les parages.

La réalité : Le mouvement du logiciel libre est né en 1983 avec le lancement du projet d’écrire un système d’exploitation libre nommé GNU (pour GNU is Not Unix), par Richard Stallman. Si l’une de vos tantes était connectée à Internet à l’époque, envoyez-moi son caramail. On peut même dire que le libre existait de facto avant 1983, partout où le code était librement partagé.

Remède : S’entraîner à se souvenir du monde-d’avant-Internet. Parce que Google ne nous rend pas idiots, il nous rend amnésiques.

#6 « Les logiciels libres n’ont pas de virus »

Diagnostic : L’un des arguments de vente du libre, c’est que les systèmes GNU/Linux sont « sûrs »… et qu’ils n’ont pas de virus.

La réalité : Il existe des virus qui atteignent des systèmes libres. Le phénomène est certes marginal par rapport à l’ampleur qu’il a pris pour Windows, mais il existe.

Remède : Essayer de s’innoculer soi-même un virus sous GNU/Linux.

#7 « Les logiciels libres ne permettent pas de gagner de l’argent »

Diagnostic : Pour gagner de l’argent, il faut que quelqu’un en donne. Comme la plupart des logiciels libres sont gratuits (voir idée reçue numéro #1), on ne voit pas bien qui donne de l’argent. Donc on ne voit pas du tout qui pourrait en recevoir.

La réalité : Les logiciels libres n’existeraient probablement pas s’ils étaient cantonnés à la sphère des échanges non-marchands. De l’argent (beaucoup d’argent) est constamment investi pour écrire des logiciels libres, et de nombreux modèles économiques existent autour du libre. Peut-être êtes-vous familier de l’idée d’un modèle économique du libre qui s’appuie sur la vente de service… mais une autre idée reçu est qu’il n’existe que ce modèle. La réalité est plus riche !

Remède : Venez à la soirée Open Experience organisée par La Mutinerie et WithoutModel le 6 mars 2014 pour tout savoir sur les modèles économiques du libre.

Bonus…

« Les logiciels libres c’est un truc de mec »

Euh… ben en fait, pour l’instant, ce sont surtout les hommes qui squattent, avec un horrible score de 99% dans le libre.

Mais ça va changer. Il faut que ça change.

« Les logiciels libres permettent de ne pas réinventer la roue »

Euh… oui, en théorie. Sauf qu’en pratique, c’est très rigolo et formateur de réinventer la roue, les libristes ne s’en privent pas, et c’est tant mieux — au moins tant que la roue tourne.

« Les logiciels libres, c’est un truc de gauchistes »

Si vouloir établir la concurrence sur autre chose qu’une vision restrictive de la propriété intellectuelle est un « truc de gauchiste », alors oui, le logiciel libre est de gauche.

Si exiger des entreprises qu’elles n’utilisent pas les données de nos ordinateurs sans nous le dire est un truc de gauchistes… alors oui, le logiciel libre est de gauche.

Si le fait de vouloir que la France privilégie des systèmes d’information qui la rende technologiquement moins perméable à la bienveillance de ses alliés est un truc de gauchiste… alors oui.

Mais comme vous le pressentez c’est compliqué : la gauche n’a pas le monopole du libéralisme, du patriotisme et de la lucidité.

Merci

Merci à Laurent Séguin pour sa relecture et ses améliorations.