Publie.net vs Gallimard : Antigone vs Créon ?

17 février 2012

Vendredi 17 février 2012, 13h14 : François Bon publie un tweet dans lequel il annonce que l’éditeur Gallimard demande de retirer sa traduction du « Vieil homme et la mer ».

Dans ce billet, il explique que le livre est dans le domaine public aux États-Unis et aux Canada. La toile se hérisse et lance l’hallali contre Gallimard. Olivier Ertzscheid, auteur de l’excellent affordances.info, sort le hashtag #gallimerde et c’est parti pour le sujet du jour, dramatisé par la déconnexion immédiate de François Bon, qui en a gros sur le cœur.

J’espère que le sujet survivra au week-end, et qu’il ne sera pas seulement l’occasion d’utiliser un hashtag nauséabond. J’espère que François Bon reviendra sur tout cela calmement, aidé par les messages de soutien (ce billet est le mien.) J’espère aussi que personne ne suivra son exemple en jetant à la poubelle des livres publiés par Gallimard : l’image me choque, surtout quand elle est ainsi propagée.

Voici la question qui m’intéresse : qu’aurait fait François Bon s’il avait découvert que le livre n’est pas encore du domaine public aux États-Unis et que Gallimard en possède certains droits d’édition ?

Deux solutions : soit il ne publie pas et demande les droits à Gallimard ; soit il publie quand même. En choisissant la première solution, soit il obtient ce qu’il veut, soit il ne l’obtient pas. S’il obtient ce qu’il veut, tant mieux : c’est une concession que bon nombre de petits éditeurs (et des bons) font souvent au « système ». S’il n’obtient pas ce qu’il veut, il peut porter l’affaire devant le tribunal populaire numérique pour en montrer l’ineptie, et espérer que ceux qui sont de son avis (ce qui est souvent mon cas) l’aident à faire bouger les « lignes » – reste à savoir lesquelles.

Pour aujourd’hui, la pièce est jouée d’avance : d’un côté la raison juridique, froide et conservatrice, de l’autre la passion sacrifiée. D’un côté la colère légitime de publie.net, qui demande qu’on change la loi, de l’autre cette même loi qui protège Gallimard. Socrate mourait d’obéir, parce qu’enfreindre une loi c’est se rendre indigne de la Cité et ne plus avoir droit d’en proposer d’autres ; Antigone meurt de colère, devant son impuissance à faire respecter ce qu’elle trouve légitime. Dans le cas de Socrate, la mort sauve la Loi, dans celui d’Antigone, elle tente de sauver la Justice…

Mais ici, qui va mourir ? Et pourquoi ?

Une parenthèse : les vieux du web se souviennent encore de la mort de Zazieweb, puis de celle de la liste biblio-fr. Si publie.net ferme, ce sera pire : la mort d’un projet, d’une communauté d’auteurs, de lecteurs, d’expérimentateurs, d’une voix libre dans l’univers du livre numérique… une grande amertume à venir.

Mais vraiment, qui va mourrir ? De ma petite lorgnette, j’ai l’impression que tout le monde meurt : les libraires, les auteurs, les éditeurs… voire le lecteur, selon certains. De près ce n’est pas vrai : il y a bien des lecteurs, des auteurs (à loisir !), des éditeurs (à foison !) … mais tous ne vivent plus dans le même monde, et tous réagiront de manière différente au gros « bug » d’aujourd’hui.

Et voici le paradoxe qui nous pend au nez : ces gens ne vivent plus dans le même monde, mais le monde qu’ils forment (malgré eux) est tout petit. De moins en moins de gens autour du livre, de plus en plus de tensions autour de ce qu’il est juste de faire ou de ne pas faire – qu’on soit lecteur, auteur ou éditeur.

Alors, comment vivre dans le même monde, sachant que cela demande à la fois de la passion et un peu de cette bonne vieille raison ? C’est quoi la suite, après le déferlement des hashtags ? Si Antigone avait soudain le pouvoir de faire les lois, comment les ferait-elle respecter ?