Lettre à la Free Software Foundation, de John Wiegley

26 avril 2011

Par John Wiegley - posté le 26 avril 2011 ‹http://newartisans.com/2011/04/letter-to-the-fsf/›

John Wiegley est programmeur et auteur de plusieurs logiciels libres. Je le connais comme contributeur d’Emacs et de Org-mode. Les idées que John présente ici au sujet de la direction prise par la FSF me parlent – même si je ne saurais dire exactement pourquoi. Dans tous les cas, il m’a paru important de les traduire et d’appeler les uns et les autres à les méditer et à les commenter.

– Bastien

Ce qui suit est une compilation de plusieurs lettres envoyées à Richard Stallman, fondateur du mouvement du logiciel libre, exprimant ma préoccupation au sujet de la direction que prend la licence GPL, et disant pourquoi je suis en désaccord avec certains des objectifs de la Free Software Foundation.

Cette lettre vous parvient, Dr. Stallman, après douze ans de réflexion sur, et de contribution au logiciel libre. J’espère que vous reconnaîtrez, à cela, que c’est par amour profond de la programmation que j’écris et pour aucune autre raison.

J’ai eu de nombreuses années pour considérer les éléments de votre philosophie du logiciel libre. Je crois que je comprends quelle liberté, d’après vous, manque à ce monde, et pourquoi vous avez choisi cette voie particulière pour la rechercher. Je pense aussi, maintenant, que les moyens que vous avez choisis vont au final abîmer la cause que dont vous êtes le champion, et cette lettre est mon explication.

Tous les efforts productifs commencent avec l’esprit. La pensée est notre ressource contre la nature qui ne pense pas. Le penseur qui fait vivre ses pensées dans le monde est un bienfaiteur de l’humanité. Tout ce qui viendrait entraver ou restreindre sa pensée est le pire ennemi du genre humain. Un monde qui ne pense pas est échoué sur ses avancées passées ; il n’a pas d’avenir.

Chaque profession n’est rien d’autre que l’aspect technique par lequel ces pensées deviennent réalité. Chacun, qu’il soit fermier, enseignant ou programmeur, a une image dans son esprit de ce qu’il veut, et utilise ses compétences pour que cette image se réalise. Ce trait est universel et c’est de cette manière que l’humanité reste vivante.

La grande liberté dont vous êtes le champion est la liberté pour l’esprit de créer. Elle ne doit pas être entravée ou restreinte - au péril de la vie. Cependant, il y a une différence entre la liberté de l’esprit et la liberté des produits de l’esprit. La première est vivante et doit être libre d’agir ; la deuxième est inerte et doit, pour être utile, être contrôlée par l’esprit.

Un pilote doit avoir un contrôle absolu de son avion ou autre. Le pilote est libre, mais l’avion non. Si les contrôleurs aériens, pour faire leur travail, pensaient qu’ils doivent contrôler l’avion du pilote sans l’accord de celui-ci, ils apprendraient rapidement quels dégâts horribles cela entraîne. Mais si chaque partie est libre, chacune en pleine maîtrise des aspects du problèmes qui lui appartiennent, alors même des formes de complexité magnifiques sont possibles.

À un certain moment, dans votre jeunesse, vous décrivez la tentative d’accomplir vos idées dans une atmosphère d’incompétence et de jalousie professionnelle. Vous aviez de bonnes idées, mais elles étaient entravées par la lenteur de ceux qui vous entouraient et parce qu’ils ne voulaient pas partager avec vous leurs travaux et leurs idées. C’est en effet un problème du monde contemporain : le manque de coopération raisonnable. J’ai aussi ressenti de telles frustrations.

Quand on a affaire à de mauvais pilotes, cependant, la réponse n’est pas de contrôler leur avion et ce qu’ils font avec - c’est d’éduquer les pilotes. Croyant toutes les entreprises préoccupées par la coopération, vous avez proposé un moyen, via la licence générale publique GNU, de retirer le logiciel qu’elles écrivent de leurs mains de telle sorte qu’elle soit entre les vôtres. C’est une tentative de court-circuiter le problème de fonds, mais cela ne mènera pas au monde que vous voulez.

Si vous essayer de gouverner les fruits du travail d’un autre, cela va au départ accroître l’activité de ceux qui savent utiliser ces fruits ; mais à la fin vous trouverez les producteurs de moins en moins volontaires pour vous donner leurs produits sans rien en retour. Le logiciel libre est désormais à son faîte, il y a beaucoup à explorer et de nombreuses personnes qui savent comment l’utiliser. Une telle énergie entoure chaque changement, jusqu’à ce que s’assèche le puits dans lequel elle se nourrit.

Le logiciel libre bénéficie du travail d’un groupe de volontaires qui croient en votre vision : remettre le monde de la programmation, et des programmes, entre leurs mains. C’est la promesse de toutes les révolutions : libérer le travail des autres des propriétaires qui le contrôlent, dans le but de vous donner le pouvoir de faire ce que vous voulez avec. Cela promet la possession des fruits du travail d’un autre esprit sans son accord, sans quoi il ne doit pas produire du tout.

Votre mission commença avec un vœu pour la liberté, mais elle finira avec l’esprit des programmeurs ployant sous la volonté générale. Vous allez au final détruire la liberté à laquelle vous travaillez.

Dans une société d’hommes libres, le programmeur qui écrit du code et le fermier qui fait pousser de la nourriture doivent échanger d’égal à égal pour que chacun obtienne ce qu’il veut de l’autre. Aucun n’a de droits sur les fruits du labeur de l’autre sans donner le change. Si le programmeur avait un tel droit, le fermier serait son esclave ; on abuserait de l’amour de son métier en réclamant un droit sur ses fruits. Le fermier, s’il veut continuer à exercer son métier de fermier, devrait travailler à côté pour continuer à alimenter son maître.

Dans votre vision, un programmeur n’est payé que pour le travail auxiliaire qu’il fournir : la formation, l’adaptation, la documentation. Si quatre-vingts pour cent du travail de son esprit sont consacrés à faire quelque chose d’assez complexe pour que cela exige de la formation, pourquoi reconnaissez-vous de la valeur à seulement vingt pour cent de son travail ? Vous le pénalisez à cause de ses meilleurs pensées. Plus il passe de temps sur ses idées, moins il mérite de la société en retour ? Il n’y aurait aucune raison à la formation et à la documentation si ce n’était pour ces idées. Elles soutiennent la valeur du reste ; dites-vous qu’elles n’ont pas en elle-même de valeur qui mérite de payer ?

Vous encouragez une société qui se nourrit de l’esprit du programmeur sans compensation, et vous forcez même celui-ci à se nourrir - via des activités autres que la programmation - pour continuer son travail. Pour celui qui déteste programmer, ce n’est pas si grave, il veut de toutes façons éviter de le faire ; mais c’est une prison institutionnelle pour toute personne qui aime son travail de programmeur et veut ne rien faire d’autre que cela. Vous travaillez à une société dans laquelle ceux qui sont programmeurs à 100% ne pourront pas subvenir à leurs propres besoins. L’esprit que vous vouliez libérer de l’incompétence sera sacrifié à celle-ci ; l’esprit qui aime son travail ne sera pas capable de le faire.

Votre mouvement fait des déclarations au sujet de la réutilisabilité et du partage des idées. Vous n’avez rien à réutiliser si je ne l’écris pas pour vous. Ils parlent de la liberté des idées – au prix de l’esprit qui les fait. Ils parlent du plaisir de programmer dans une communauté libre. Mais c’est une joie qui ne peut pas survivre par elle-même, et qui doit accepter des choses moins joyeuses pour procurer cette joie à d’autres.

Je pense que lorsque vous êtes en face d’une personne qui ne partage pas ses efforts avec vous en termes équitables, vous devez l’éduquer. Nous devons nous engager à éduquer la société pour que les gens comprennent les avantages du travail en commun, échangeant effort contre effort en termes équitables. Vous ne pouvez pas résoudre le problème en expropriant les produits d’un esprit pour l’usage d’un autre. C’est le rêve communiste : prendre l’argent au riche parce que le pauvre veut s’en servir et n’en a pas. Pour un programmeur, le code qu’il écrit est sa richesse, qu’il vend pour de l’argent dans le but de participer à la société. Retirez-lui cela et vous le forcerez soit à ne pas être un programmeur soit à mourrir en programmeur.

Sans éduquer les gens, c’est vrai que vous aurez à faire tout par vous-même. Ne pas lancer des guerres juridiques et conquérir les territoires des autres, mais accepter le fait qu’ils ne coopéreront pas avec vous, et continer sans eux. Vous pourriez avoir l’impression que cela « entrave » votre esprit, mais c’est différent. Vos options seront peut-être restreintes, mais seulement par les limites de vos propres ressources. Votre choix sur ce qu’il faut faire de ces ressources est entièrement libre. Le monde que vous proposez, cependant, retirerait même ce choix, puisque le programmeur aurait littéralement à acheter son temps pour faire son métier. Et s’il n’a pas l’argent et la volonté de vivre de ses parents ou de n’importe qui d’autre ? Il trouvera qu’il a perdu le choix de programmer, quelle que soit sa capacité personnelle.

Donc faisons sans la licence publique GNU. Prenons conscience de cette erreur, remettons ce code dans le domaine public, et mettons-nous à enseigner aux entreprises et aux programmeurs les avantages de la coopération sous les termes d’un échange équitable, et pourquoi ils ne doivent pas avoir peur de vendre leur logiciel à la valeur, quelle qu’elle soit, que le marché détermine.

La crainte du piratage, du vol, de la compétition mortelle – voici les problèmes responsables de vos expériences d’il y a longtemps. Les entreprises retiennent leur logiciel et leur brevets comme si un monstre était toujours à l’affût, caché dans un coin. C’est le combat à mener : le combat contre l’ignorance. Éduquer, non pas contrôler. Montrez à un homme qu’il n’a rien à craindre de vous et il vous aidera ; forcez-le à travailler sans être payé et vous gagner seulement son corps, pas son esprit. L’esprit est ce que vous vouliez. La route vers sa délivrance est toujours passé par la compréhension.

Pour clarifier, je veux programmer, non pas parce qu’une autre personne le veut et est prête à me payer, mais parce que j’aime programmer. Quand j’emploie le mot « programmeur », je me réfère à ce genre d’invididu. Et même s’il est vrai que je suis prêt à accepter une offre pour écrire du logiciel, je suis aussi prêt à programmer même si personne ne s’intéresse à mes idées. Voilà mon histoire.

Donc je concrétise mes idées sous forme de code, mais j’ai désormais besoin de vivre. Je pourrai vendre l’idée, mais vous me forcez à faire d’autres travaux - peut-être liés à cette idée - jusqu’à ce que j’ai gagné assez pour poursuivre la prochaine. Je ne suis pas d’accord. Si écrire du code est ce que j’aime faire, je ne devrais pas être pénalisé par la société pour ne faire que cela - si je ne trouve pas d’acheteurs prêts ensuite à payer pour le code que j’ai écrit. Je ne veux pas faire de la formation, écrire de la documentation, etc. ; je suis un programmeur. La manière dont je vends des idées est de passer un contrat avec les parties intéressées via une licence logicielle ; pas une licence sur moi et mon temps à venir, mais sur le résultat du temps que j’ai déjà passé. N’est-ce pas ce que le copyleft veut empêcher ?

Comme je l’ai dit plus haut, vous refusez le programmeur 100% - ce que je suis. Je ne veux pas gâcher sept semaines par an à faire autre chose, que vous le vouliez ou non. J’ai le droit de décider exactement comment, et sous quelles conditions, offrir mon code au monde, même si cela signifie ne pas l’offrir du tout. Pourquoi est-ce vous devriez en être co-propriétaire dès que je l’ai écrit ? Si je l’écris et l’efface la même nuit, est-ce un crime ? Si vous dites que le copyleft ne s’applique que lorsque je l’ai publié, pourquoi ? Pourquoi existe-t-il un moment où cela ne m’appartient plus et devient la possession de tous ? D’après votre philosophie - et corrigez-moi si je me trompe - vous voulez que le code vous co-appartienne dès que je le tape. Peut-être que je peux faire payer si quelqu’un me demande d’abord de le taper, mais si je le tape pour nulle autre raison que de vouloir le voir tapé, je ne peux pas faire payer pour cela plus tard ?

C’est la liberté de créer que vous semblez vouloir refuser. Cela produirait un monde dans lequel un programmeur à plein temps ne pourrait que suivre les voies dictées par ses pairs, parce que ce serait les seules voies pour lesquelles ils seraient prêts à le payer. Je ne pourrais pas, sans me tourner vers un emploi à mi-temps, produire du travail que personne ne demande encore et survivre ensuite sur son succès - même s’ils le veulent tous une fois que je l’ai fini et que je vois comment il marche. D’une certaine manière, c’est désormais supposé leur appartenir, et je suis le seul responsable pour ma facture d’électricité ?

L’analogie avec le fermier est bien sûr inappropriée. Ses produits ne peuvent nourrir qu’un nombre limité de bouches. En revanche, le travail d’un programmeur peut potentiellement aider tous les gens qui utilisent des ordinateurs tout le temps, loin dans le futur. Son travail « continue de donner » parce qu’il a vendu la forme fonctionnelle d’une idée. Comment pouvez-vous lui refuser le droit d’attendre une rémunération de la société qui soit à la hauteur de ce cadeau ? Où est le « poison » dans cela ? Je vois seulement que vous voulez le droit d’utiliser quelque chose que vous n’avez pas créé sans récompenser son créateur. Expliquez-moi comment cela n’est pas votre but.

Vous pourriez, au final, dénoncer mon argument comme « l’individu contre la société » ; et dire que la possession individuelle de ce que l’on a fait - quel que soit cela, et quelle qu’en soit la forme - est destructive pour le bien de la société. Je dirais que la société a toujours été une collection d’individus, et que si vous niez l’individu en faveur d’une quelconque idée de bien commun, cela finira par détruire ce bien même que vous espériez accomplir.

Oui, de plus en plus de logiciel libre est écrit. Ce n’est pas mon propos. Je me réfère au programmeur pur. Si vous le poussez hors de l’image, la qualité innovante du logiciel - l’éventail des idées vraiment originales - se détériorera. Je ne parle pas des nouvelles idées qui viennent des adolescents qui évitent de faire leurs devoirs d’école. Je parle des nouvelles idées qui viennent d’esprit expérimentés, d’idées profondes et qui portent loin, qui demandent des mois et des années de travail sans que le public s’y intéresse pendant ce temps. Si vous mettez fin à la possibilité qu’un tel effort obtienne un support financier, vous mettez fin à ces efforts.

Le logiciel libre semble brillant et rose, mais il y a des raisons, je crois, qui expliquent le fait qu’il y a peu de logiciels de haute qualité et d’un caractère original ayant été développés aux dépens de personne d’autre que le programmeur lui-même. Votre société libre « grandissante » grandit en se nourrissant de l’argent et du temps des autres : les entreprises, les parents qui paient pour le temps de leurs enfants, l’argent gagné par les programmeurs en faisant un autre travail, etc. C’est parasitaire, se nourrir sur la richesse de la société et ne pas être capable de se nourrir soi-même. Regardez vos offres de bureautique, l’état de Guile, le manque d’outil de compilation moderne - tout ceci pourrait être résolu, facilement. Mais tant que personne n’est prêt à payer la facture, à l’avance, sans contre-partie, cela ne sera pas écrit. Jamais. Quelqu’un doit payer pour que votre mouvement continue ; et si personne n’est prêt à payer, les programmeurs purs ne peuvent pas faire ce qu’ils aiment faire.

Pour finir, je n’argumente pas contre le copyleft. C’est juste une autre forme de licence logicielle. Vous devez avoir la liberté d’utiliser la licence que vous voulez pour votre logiciel. Si vous décidez de ne pas faire payer, mais de demander à la place de rendre leurs changements publics et disponibles dans les mêmes conditions - c’est juste une autre forme de paiement. Je peux décider si je veux contribuer à votre logiciel selon ces conditions ou non - les conditions que vous fixez pour m’offrir votre logiciel. Je suis toujours heureux de contribuer à Emacs sur cette base, par exemple, parce que je considère qu’Emacs est une telle joie que cet échange est juste.

Ce à quoi je m’oppose est votre désir qui revient à nier aux autres la liberté de choisir la licence qu’ils veulent. La GPL ne pourrait pas exister au départ si vous-même n’aviez pas profité d’une telle liberté. Mais vous n’utilisez pas seulement le copyleft pour vous-même, vous faites campagne pour dire que le copyright est une erreur, un mal, un « poison ». Votre licence copyleft peut exister dans mon monde, parce que vous possédez ce que vous faites et que vous pouvez le distribuer selon les conditions que vous souhaitez ; le copyright ne peut pas exister dans votre monde. Ma politique est « bas les pattes » ; à chacun son travail, et laissons le marché décider quelle société le paiera et laquelle ne le paiera pas. Je peux survivre dans ces conditions.

… lire la suite de l’article en anglais.

Traduction Bastien Guerry